A QUI APPARTIENT JERUSALEM

réalisé par Janine <janine@sefarad.org>

Article paru dans SCIENCES ET AVENIR n° 646

L'Etat-Temple

Exilés à Babylone, les Juifs idéalisent leur capitale perdue. D'une préfecture impériale, ils font une ville sainte et universelle. Lorsqu'ils quittent Jérusalem détruite par Babylone, les déportés juifs abandonnent un royaume somme toute assez banal pour l'époque (586 av. J.-C.). Un roi de droit divin, un dieu dynastique et toute la cour divine qui va avec. Différentes inscriptions du VIIIe siècle av. J.-C. retrouvées en Israël, comme celle de Kuntillet Ajrub, présentent en effet YHVH accompagné d'une mystérieuse Anat-Yahou et d'autres divinités typiques des panthéons proche-orientaux. On est loin de l'image que se faisaient les biblistes d'antan qui voyaient en Jérusalem le pivot d'un monothéisme remontant au bas mot à David. Comment expliquer, dans ce contexte, l'émergence de Jérusalem comme ville sainte dans les siècles qui suivent l'Exil à Babylone ? Pourquoi Jérusalem et pas les autres villes conquises par Nabuchodonosor ? A ces questions, les spécialistes actuels n'apportent qu'une série de demi-réponses toutes fondées sur une interprétation critique des livres bibliques. Très peu d'archéologie et beaucoup d'hypothèses d'où se dégage néanmoins une sorte d'explication minimale. L'exil à Babylone est très court puisqu'il ne dure que 49 ans. Il ne concerne qu'une infime minorité des Juifs : la famille royale, une partie du clergé, les scribes et les ingénieurs civils ou militaires. C'est un cercle d'érudits probablement nostalgiques de Jérusalem qui bénéficient d'un statut d'hôtes royaux. Comme n'importe quel empire, Babylone a besoin de ces élites étrangères pour éliminer toute velléité d'indépendance provinciale et renforcer son appareil d'Etat. Mais cette situation socialement satisfaisante ne plaît pas à tous les exilés. Notamment les anciens prêtres du Temple qui ont assisté à sa destruction tragique, comme Ezéchiel, qui tentent de comprendre les raisons de la chute de Jérusalem, de l'abandon de YHVH, bref, de donner un sens à l'Histoire. Le processus s'accélère lorsque le roi Cyrus II de Perse s'empare de Babylone en 538 av. J.-C. Aux yeux des Juifs, ce souverain est providentiel. Il est l'instrument de YHVH pour libérer son peuple. La Bible raconte même qu'il reçoit l'onction divine, qu'il est littéralement un " messie ". Qu'un souverain étranger accomplisse le destin d'Israël est une première qui change la nature même de Dieu. " YHVH n'est plus considéré comme la divinité dynastique de la maison de David, note Arnaud Sérandour, du Collège de France, mais comme celle du peuple d'Israël tout entier. " Sans roi ni territoire, la nouvelle idéologie juive élargit le contrat juridique légitimant la royauté. Ce contrat, qui engageait seulement le roi devant son dieu ou le vassal devant son suzerain, s'applique dorénavant à l'ensemble d'Israël. C'est l'Alliance d'Abraham. Tous les fils d'Israël deviennent les sujets non plus d'un homme, mais d'un dieu. D'un dieu historique qui plus est. L'empire perse est un véritable creuset d'idées nouvelles dont bénéficient les penseurs juifs. Installés dans les grandes villes de l'Empire, comme Suse, au sud de l'Iran actuel, ces derniers rencontrent les Mages, les desservants itinérants du grand dieu perse Ahura-Mazda. On a beaucoup glosé depuis le siècle dernier sur l'influence du mazdéisme dans le judaïsme. En effet, Ahura-Mazda préfigure la transcendance de YHVH. Il implique une morale religieuse fondée sur la Vérité et la Justice. Quoi qu'il en soit de ces influences mutuelles, les Juifs obtiennent le droit de retourner à Jérusalem pour y reconstruire le Temple. Mais le retour des exilés ne fait pas que des heureux. Les habitants de Jérusalem qui n'ont jamais quitté leur foyer se montrent réfractaires à la nouvelle idéologie religieuse, légaliste et abstraite. Ils restent fidèles à l'ancienne religion d'Israël, comme les Samaritains, les Israélites du Nord, qui refusent la tutelle de Jérusalem. Il faut toute la persévérance de Néhémie, gouverneur impérial juif originaire de Suse, au Ve siècle av. J.-C., pour mener à bien la restauration de YHVH sur son trône. Une hiérarchie du pur et de l'impur se met en place autour du Temple, du Saint des Saints aux murs de la ville, ultimes remparts du sacré contre le profane. Le sacerdoce devient héréditaire, ce qu'il n'était pas à l'époque royale. Il échoit aux Lévites sadocites, descendants présumés de Sadoq, grand prêtre de Salomon. Le Temple est désormais le seul sanctuaire habilité à pratiquer l'holocauste, c'est-à-dire le sacrifice par incinération complète de l'animal. Tous les autres sanctuaires juifs du monde tombent sous sa juridiction. Leur activité rituelle est limitée à l'abattage casher. La diaspora juive, à l'origine constituée d'armées postées par les Perses aux marches de l'empire (Egypte, Asie Mineure, Babylone, Suse), reconnaît progressivement la primauté du Temple et lui envoie une dîme d'un demi-sicle d'argent tous les ans. Les Sadocites concentrent tous les pouvoirs liés à leur charge : culte, magistrature, banque, assurance sociale. Mais le fisc impérial perse est confié à l'aristocratie laïque. C'est à cette époque, suppose-t-on, que les scribes du Temple reprennent à zéro l'histoire d'Israël et la réinterprètent à l'aune de la nouvelle théologie. Centre juridique et religieux d'un peuple déjà dispersé, Jérusalem, véritable Etat-Temple, remplace l'ancien calendrier des fêtes saisonnières par celui de Babylone. Il impose le shabbat à tous les Juifs et transforme la fête agricole de Pâques en commémoration de la Sortie d'Egypte. La logique de " sanctification " d'Israël qui s'élabore à Jérusalem implique logiquement de décider qui est Juif. Les théologiens-juristes hésitent entre deux options contradictoires. La première, plutôt fermée, consiste à privilégier " le droit du sang ". D'où les nombreuses généalogies bibliques qui permettent d'agréger diverses tribus à Israël. La seconde accepte la conversion telle que l'illustre le livre de Ruth la Moabite. C'est cette attitude qui prédominera lorsque l'Orient tout entier tombera aux mains d'Alexandre de Macédoine, en 333 av. J.-C. Dans un premier temps, Jérusalem conserve ses prérogatives d'Etat-Temple même si les Grands Prêtres sont maintenant nommés par les souverains grecs. D'abord les Ptolémées, rois d'Egypte, puis les Séleucides, souverains grecs de Syrie. L'aristocratie juive, une partie du clergé et une grande majorité de la diaspora adoptent alors la culture grecque. Dès 285 av. J.-C., Ptolémée demande au Grand Prêtre de Jérusalem de lui envoyer 70 scribes agréés pour traduire la bible hébraïque en grec. C'est la version dite des Septante. Les Grecs peuvent accéder à la religion juive et il n'est pas impossible qu'une certaine forme de prosélytisme juif se soit développée dès cette époque. A Jérusalem, le parti des hellénistes, favorable à l'assimilation, domine. Et souhaite transformer Jérusalem en cité grecque, rêvant peut-être d'un judaïsme universel. Le nom même de Jérusalem, Hiéroushalaïm en hébreu, est expliqué par un jeu de mots grec : Hiéroushalaïm ne contient-il pas hieros, " saint " en grec ? Toutefois, la situation va se dégrader sous le règne d'Antioche IV Epiphane de Syrie. Soucieux d'uniformiser son empire et d'en soutirer le plus d'argent possible pour financer le tribut qu'il doit payer à Rome, ce roi détourne une partie de la dîme juive et exige qu'on lui rende un culte divin à Jérusalem. En réaction, Judas Macchabée, de la famille sacerdotale des Asmonéens, prend les armes et se lance dans une véritable guerre sainte, soutenue par différents clans très pieux, les Hassidim. En 152 av. J.-C., le Grand Prêtre asmonéen Jonathan a pratiquement rendu son indépendance à Jérusalem. Les Asmonéens, conscients de la force du judaïsme dans le monde d'alors, développent une propagande religieuse avec ses martyrs et la promesse d'une résurrection. Avant la conquête romaine de 63 av. J.-C., plus rien ne distingue ces rois-prêtres des autres souverains hellénistiques, si ce n'est le monothéisme juif. Les Hassidim les ont depuis longtemps abandonnés, leur préférant un " désert mystique ", l'attente d'un nouveau Temple purifié, l'exaltation d'une Jérusalem où se tiendra le jugement dernier et l'arrivée d'un messie eschatologique. Car le " Jour de Dieu " débutera à Jérusalem. Une idée qui fera son chemin(SIGMA) (lire p. 92-95). Mais l'homme qui va conduire Jérusalem à son apogée n'est pas un mystique. C'est même un demi-juif haï par bon nombre de ses coreligionnaires. Intronisé en 37 av. J.-C. par la " grâce de Rome ", Hérode le Grand transforme la ville, agrandit et embellit le Temple. Il fait de Jérusalem une sorte de Vatican avant l'heure, capitale mondiale de l'une des plus grandes religions " orientales ". Son sanctuaire est alors le plus vaste du monde romain. En 64, la fin des grands travaux provoque une brutale augmentation du chômage en Judée. La fiscalité romaine et la misère poussent les paysans à rejoindre les zélotes, groupes religieux armés et indépendantistes. En 66 commence la Guerre des Juifs et l'un des moments les plus tragiques de l'histoire d'Israël. Rome est tenue en échec pendant quatre ans. Elle y perd tout une légion. Moyennant d'importants renforts, Titus, le fils de Vespasien, parvient néanmoins à assiéger Jérusalem en 70. Les insurgés retranchés dans le Temple refusent la paix honteuse qui leur est proposée. Les Romains incendient le sanctuaire et le détruisent pierre après pierre. Malgré ce traumatisme et la chute définitive du clergé, les Juifs ne renoncent pas à libérer Jérusalem. En 132, Bar Kokhba relève le défi. Il sera le dernier résistant à mourir pour Jérusalem avant le XXe siècle. Cette fois, les Juifs sont expulsés de leur ville sainte. " La cité est rebaptisée Colonia Aelia Capitolina. Des légionnaires romains s'y installent, explique l'archéologue Emmanuelle Main. La Judée, la Samarie et la Galilée sont rayées de la carte et renommées Palestine, du nom de la région côtière des Philistins. " Des Juifs reviendront pourtant, et très rapidement. La petite communauté de Jérusalem se maintiendra à travers les siècles. Mais il faudra attendre très exactement 1832 ans pour qu'enfin tous les Juifs du monde puissent tenir ce pari : " L'an prochain à Jérusalem ! "

Jérusalem à tout prix

En 1860, le retour imprévu des Juifs fait sortir Jérusalem de ses remparts. La ville explose avec le siècle et redevient un enjeu national et religieux. Des clés pour comprendre. Eretz Israël est le lieu où naquit le peuple juif.[(SIGMA)] C'est là qu'il acquit une culture à la fois nationale et universelle. C'est là qu'il écrivit la Bible et en fit don à l'humanité [(SIGMA)] En conséquence, nous [(SIGMA)] proclamons la fondation d'un Etat juif en terre d'Israël. " Alors que David Ben Gourion, président de l'Exécutif sioniste en Palestine, termine, le 14 mai 1948, la lecture de la déclaration d'indépendance d'Israël, les violences redoublent à Jérusalem. La ville est en feu depuis janvier, mois au cours duquel l'Irgoun (1) a donné l'assaut aux villages arabes de l'ouest de la cité, provoquant l'exode d'environ 30000 personnes. Dès le 15 mai, les royaumes arabes coalisés attaquent Israël. La Transjordanie est de loin le plus fort de tous et s'empare de la vieille ville de Jérusalem. Le quartier juif et d'autres secteurs sont vidés de leur population et livrés au pillage. Le mont Scopus, au nord-est de la vieille ville, où se situent l'université hébraïque de Jérusalem et l'hôpital Hadassa, se retrouve enclavé en plein territoire arabe. Les défenseurs israéliens de Jérusalem manquent cruellement d'entraînement - certains sont des réfugiés de la Shoah fraîchement débarqués en Israël -, mais réussissent néanmoins à tenir l'ouest de la ville jusqu'à l'armistice de 1949. Telle Berlin en 1961, la cité est coupée en deux par un no man's land et un long mur de béton, c'est la " ligne verte ". L'honneur de l'Islam est sauf : Abdallah, souverain hachémite de Transjordanie et descendant du prophète Mahomet, contrôle le Haram al-Sharif et l'arrière-pays montagneux, la Cisjordanie. Israël a survécu à sa première guerre, " mais c'est un corps sans âme, coupé de l'antique cité, explique Frédéric Encel, de l'Institut d'études politiques de Rennes (2). Jérusalem-Ouest, la capitale du nouvel Etat, n'est pas Sion. " Le souvenir de ce douloureux statu quo hante actuellement l'esprit des négociateurs israéliens au point, certains le craignent, de faire capoter le " processus de paix ". L'OLP (3) revendique la Jérusalem jordanienne, vieille ville comprise, pour en faire la capitale d'un Etat palestinien. Israël de son côté refuse toute restitution de souveraineté sur sa " capitale éternelle ", " libérée en 1967 " et annexée en 1981. Pour tenter d'expliquer le conflit opposant ces deux nations autour de Jérusalem et la nature de leurs légitimités respectives, il est indispensable de remonter au début du XIXe siècle. A l'époque, Jérusalem n'est qu'une petite ville plutôt insalubre de 8000 habitants aux confins de l'empire ottoman, dans la province syrienne du Bilad Al Sham. " Elle n'est pas un chef-lieu. L'administration du sultan réside en effet à Ramleh ", précise Frédéric Encel. Majoritairement musulmane, la ville compte également 2000 chrétiens orthodoxes et arméniens ainsi qu'une communauté juive fort misérable d'environ 1500 âmes. C'est pourtant cette dernière qui se développe dès 1816. Des centaines de juifs religieux ashkénazes (d'Europe orientale) appartenant au mouvement hassidique (4) rejoignent alors leurs coreligionnaires locaux. Malgré une misère chronique, une promiscuité aggravée par l'interdiction faite aux juifs d'agrandir les maisons qu'ils louent, la communauté va tellement se développer que, en 1840, elle devient la première des trois grandes confessions de la ville. " Dès les années 1840-1850, écrit Catherine Nicault, professeur d'histoire contemporaine à l'université de Poitiers, les juifs forment le groupe relativement le plus nombreux, avant de représenter, autour de 1870, un nombre sensiblement égal à celui des musulmans et des chrétiens réunis. " Cette arrivée massive ne change pourtant pas l'équilibre social ou politique de la cité. Les clefs du pouvoir restent entre les mains du commissaire impérial, le pacha, et des effendis, les " féodaux " arabes, propriétaires fonciers et gardiens du lieu saint musulman. Le conservatisme ottoman est tel qu'en 1863, alors que l'égalité entre musulmans et non-musulmans est officialisée, les juifs, pourtant majoritaires, n'obtiennent aucun siège au Conseil municipal, contrairement aux chrétiens. Le suffrage censitaire interdit à ces miséreux, endettés, soumis à diverses vexations dignes du Moyen Age européen et en outre considérés comme des étrangers, toute forme de représentation officielle. Leur sort émeut les juifs émancipés d'Occident. En 1860, le milliardaire britannique Moses Montefiore parvient à convaincre les dirigeants de la communauté ashkénaze de sortir de la ville et leur construit une nouveau quartier sur des terres acquises au sultan : Mishkénot Shaananim (les Demeures sereines). Divers mécènes et institutions juives lui emboîtent le pas. Toute une cité est bâtie pour accueillir les juifs nécessiteux au nord-ouest de la vieille ville, à l'aide d'une main-d'uvre arabe originaire d'Hébron, de Naplouse et même d'Egypte. Celle-ci se construit à son tour plusieurs quartiers sur les collines environnantes et dans les interstices des quartiers juifs. A la veille de la Première Guerre mondiale, Jérusalem s'est considérablement étendue : 45000 juifs cohabitent avec 16000 chrétiens et 11000 musulmans. Le nombre des chrétiens a dépassé celui des musulmans à partir de 1890 grâce à la venue massive de différentes congrégations millénaristes, allemandes et américaines. Leur présence permet aux Occidentaux de s'ingérer plus avant dans les affaires de Jérusalem avant d'y entrer de plain-pied le 11 décembre 1917, lorsque le général britannique Allenby reçoit la reddition des Turcs. Avec la domination anglaise commence une période charnière dans l'histoire de la région. Le destin de Jérusalem s'en trouve bouleversé. Les Anglais en font la capitale de la Palestine mandataire (des deux côtés du Jourdain) et se présentent comme les garants d'un futur foyer national juif (déclaration Balfour) et d'une grande nation arabe. Le sionisme profite de cette mansuétude transitoire des Britanniques pour s'implanter durablement à Jérusalem, seule grande enclave juive au Proche-Orient. Indifférents ou hostiles à la cause sioniste, les juifs religieux sont rapidement supplantés en nombre par ceux du Yishouv, c'est-à-dire les juifs laïques et sionistes de Palestine. Mais ces " nouveaux Yahoudin ", si différents des anciens, inquiètent les effendis qui craignent que Jérusalem/al-Qods ne se " judaïse ". " Comme à l'époque de Saladin, Jérusalem est instrumentalisée par les Arabes qui ne tolèrent pas qu'al-Qods soit revendiquée par des infidèles ", explique Frédéric Encel. Dès 1918, une série d'incidents anti-juifs émaillent la fête musulmane de Nabi Mousa. Sur le modèle du sionisme politique, mais sans sa dimension démocratique, les Arabes créent un conseil exécutif islamo-chrétien qui se réunit pour la première fois cette année-là. " Puis de nouveau en 1919 à Damas, explique Frédéric Encel. Les grandes familles de Jérusalem, les Hachémites du Hedjaz, les chrétiens du Liban, bref toute l'élite intellectuelle du monde arabe, évoquent alors pour la première fois Jérusalem. En cas d'indépendance, la grande majorité des participants n'envisage toutefois pas d'en faire la capitale d'un Etat arabe. Elle préfère son rattachement à une grande Syrie. " Les Britanniques empêtrés La dimension purement palestinienne de la lutte anti-sioniste n'est pas encore à l'ordre du jour. Et les nationalistes arabes, largement désunis, assistent impuissants au regroupement de toutes les institutions sionistes à Jérusalem ; à l'ébauche du futur Etat juif. En 1920, l'inauguration sur le mont Scopus de l'Université hébraïque, la première université de la région, ennoblit en quelque sorte le projet sioniste à Jérusalem. Elle le concrétise et participe à l'essor d'une ville qui se modernise rapidement. A force de ménager la chèvre et le chou, les Britanniques s'empêtrent dans une politique de plus en plus mal vécue aussi bien par les Juifs que par les Arabes. La frustration de ces derniers les conduit, en 1929, à perpétrer un terrible pogrome contre les antiques communautés de Safed et d'Hébron. Les sionistes y perdent leurs dernières illusions. Au rêve de convaincre les Arabes de l'avantage économique du sionisme succède un pragmatisme défensif. Le Conseil exécutif sioniste adopte alors la ligne politique des " durs ", des héritiers de Zeev Jabotinski. Les deux principales milices juives, la Haganah et l'Irgoun, unissent leurs forces lors de la grande révolte arabe de 1936. Après trois ans de guérilla, les Anglais durcissent le ton contre le Yishouv et prennent une décision lourde de conséquences. Pour éviter que les nationalistes arabes ne s'allient aux nazis, presque en vain, et à leur demande, ils éditent un " livre blanc " interdisant presque toute immigration juive en Palestine. Pour les juifs, c'est la pire des injustices : la Shoah s'annonce déjà mais la route de Sion, seul refuge susceptible de les accueillir en nombre, leur est dorénavant fermée... A la fin du conflit mondial, le Yishouv fera durement payer cette politique aux Anglais. La guerre d'indépendance d'Israël va hypothéquer l'avenir du mandat et tous les plans diplomatiques faisant de Jérusalem un corpus separatum sous administration étrangère. Le plan de partage voté par l'Onu le 29 novembre 1947 l'envisageait aussi. Les sionistes l'acceptent du bout des lèvres. Les Arabes le rejettent fermement. Il restera lettre morte. Lorsque, en juin 1967, Israël déclenche la guerre des Six-Jours et conquiert Jérusalem-Est, c'est une ville figée et appauvrie qu'il découvre de l'autre côté de la ligne verte. La Jordanie n'avait fait qu'entretenir les lieux saints musulmans, privilégiant en fait Amman, sa capitale. " Un véritable élan mystique s'empare alors d'Israël, toutes tendances politiques confondues, remarque Frédéric Encel. Un élan qui n'est pas encore passé puisque même Shimon Peres, la colombe travailliste et prix Nobel de la paix, a dit au moment des accords d'Oslo : "Jérusalem est négociable religieusement, pas politiquement". " La toute nouvelle domination juive permet également aux Arabes palestiniens de recentrer leur lutte. " La première charte nationale palestinienne de 1964 ne revendique pas Jérusalem comme capitale de la Palestine. La ville est alors sous souveraineté musulmane(SIGMA) En 1968, date de la révision de la charte palestinienne, tel n'est plus le cas : Jérusalem redevient une revendication ", précise-t-il. L'Intifada de 1988 Le nationalisme palestinien, instrumentalisé par les pays arabes jusqu'à la fin des années 70, obtient ses lettres de noblesse durant l'Intifada en 1988. Le Dôme du Rocher est devenu l'icône des chébabs (5) et d'une nation qui se reconnaît désormais comme telle. Mais sur le terrain, Jérusalem s'éloigne inexorablement de ce symbole doré. Dès 1967, la politique israélienne vise à cheviller la ville au reste du pays en agrandissant notamment l'étroit corridor qui y menait avant les Six-Jours. Les Arabes qui refusent la nationalité israélienne gardent jusqu'en 1980 leur passeport jordanien. Une fois la ville annexée, déclarée " Capitale une et indivisible " d'Israël, ils obtiennent un statut de résident plus avantageux que celui des territoires occupés. Ce qui explique en partie pourquoi la ville sera peu touchée par l'Intifada. La construction de nouveaux quartiers juifs à l'est et au sud pour ceinturer Jérusalem transforme une nouvelle fois sa physionomie.La ligne verte qui balafrait Jérusalem est progressivement effacée. Une nouvelle ville submerge totalement l'ancienne. Une ville très moderne de 650000 habitants, dont 72 % de juifs, qui rend illusoire tout retour aux anciens tracés.

Patrick Jean-Baptiste

(1) L'Irgoun constitue, avec la Haganah, l'embryon de la future l'armée israélienne : Tsahal. Bras aarmé de la droite sioniste, mouvement créé dans les années 20 par Zeev Jabotinski, elle est dirigée, par Menahem Begin.

(2) Frédéric Encel est l'auteur de Géopolitique de Jérusalem, Flammarion 1999 et de l'art de la guerre par l'exemple, Flammarion 2000.

(3) L'OLP (Organisation de libération de la Palestine) est créée par les pays arabes en 1964 et s'affranchit de leur tutelle en 1968, avec l'arrivée de Yasser Arafat à sa tête.

(4) Hassidisme : mouvement mystique ashkénaze fondé par le rabbin Baal Shem Tov, à la fin du XVIIIe siècle.

(5) Chébab : jeune palestinien.