le matin du 14 mai, je pris part à une réunion du conseil national à laquelle devait être arrêté le nom de l'état et le texte définitif de la déclaration, le premier problème était moins ardu que le second car à la dernière minute avait surgi une âpre discussion: fallait il inclure ou non une allusion à Dieu? en fait ce point avait été soulevé la veille; la toute dernière phrase, sous la forme où elle "était finalement soumise à la sous commission restreinte chargée d'établir la version définitive de la proclamation commençait par les mots suivants : " confiants en tsour (le Rocher ) d'Israël, nous apposons ici notre signature en témoignage instrumentaire de cette Proclamation".Ben gourion espérait que la forume "Tsour d'Israël" serait suffisamment ambiguë pour donner satisfaction à ceux des juifs pour lesquels il était inconcevable que le document instaurant notre état ne contînt aucune référence à Dieu- tout autant qu'à ceux qui ne manqueraient sûrement pas d'élever de vigoureuses objections à la plus petite nuance de cléricalisme dans le texte.
Mais aboutir à un compromis ne fut pas si facile..Le porte parole des tenants de la religion, le rabbin Fishman Maimon exigeait une référence sans équivoque à dieu et déclarait qu'il n'accorderait son approbation aux mots de Tsour d Israël, que si l'on y ajoutait la formule "et en son Rédempteur", alors que Aaron Zisling, qui appartenait à l'aile gauche du parti travailliste, affichait une résolution tout aussi farouche dans le sens opposé.
- " je ne peux pas signer un doucement comportant des références quelles qu'elles soient à un Dieu en lequel je ne crois pas!"
Il fallut à ben Gourion le plus clair de la matinée pour convaincre Maimon et Zisling que les mots de Tsour d'Israël offraient en fait une double signification: tout en voulant dire Dieu pour grand nombre de juifs(peut etre meme pour la plupart d'entre eux) ils pouvaient passer aussi pour une allusion symbolique et séculaire à la "force du peuple juif ". A la fin Maimon accepta que la formule "et en son rédempteur" ne figurât pas dans le texte. L'amusant est que la premiere traduction de la proclamation en anglais remise à la presse pour publication à l'étranger ce jour là, ne contenait pas du tout le mot " tsour d'Israël"", la censure militaire ayant coupé en entier le dernier paragraphe pour des raisons de sécurité parce que l'heure et le lieu de la cérémonie y étaient mentionnés en toutes lettres.
La discussion était d'ailleurs loin être en soi une simple querelle de terminologie-même si on était en droit d'attendre d'un premier ministre virtuel autre chose que de le voir gâcher son temps à ces vétilles, quelques heures seulement avant de proclamer l'indépendance d'un nouvel état - surtout si celui ci était sous le coup d'une invasion imminente.Nous étions tous profondément conscients de la portée de cette proclamation: non seulement elle signifiait officiellement la fin de deux mille ans d'errance pour les juifs,elle exprimait aussi les principes les plus fondamentaux de l'état d'Israël. Pour cette raison chaque mot en particulier avait une énorme importance.
Zerev Sharef, premier secrétaire général du futur gouvernement et fort occupé à jeter les fondements de l'appareil gouvernemental, trouva même le temps de veiller à ce que le parchemin que nous allions signer dans l'apres midi fut déposé d'urgence dans les coffres de la Anglo-Palestine bank, aussitôt apres la cérémonie en sorte qu'il fût au moins préservé pour la postérité, meme si l'etat et nous memes, nous ne devions connaitre qu'une breve existence.....
.L'apres -midi...le téléphone sonna dans ma chambre pour m'annoncer qu'une voiture était en bas pour me conduire au musée.Il avait été décidé que la cérémonie se tiendrait au musée de Tel Aviv, boulevard Rotschild...parce qu'il était assez petit pour etre bien gardé....La somme fabuleuse de 200$ environ avait été allouée en vue d'une décoration appropriée à la cérémonie.....bien que l'on était censé n'avoir révélé les détails de la cérémonie qu'à 200 invités, une foule énorme était déjà massée devant le musee lorsque j'y arrivai. Quelques minutes plus tard, à 4 heures de l'apres midi exactement, la cérémonie commença: Ben Gourion , costume noir et cravate se leva, heurta la table de son maillet; selon le programme établi ce devait etre le signal pour que l'orchestre attaquât la hatikva; mais il y eut un accroc et l'on n'entendît rien; spontanément nous nous dressames tous et nous entonames l'hymne national. Puis Ben gourion s'éclaircit la voix et dit calmement: - "je vais maintenant donner lecture de l'Acte d'Indépendance." Il ne lui fallut qu'un quart d'heure pour lire en entier la proclamation; il s'en acquitta lentement, tres clairement et je me souviens qu'il changea de voix et haussa un peu le ton en arrivant au onzième paragraphe: " en conséquence,nous, membres du conseil national représentant le peuple juif du pays d'Israël et le mouvement sioniste mondial, réunis aujourd'hui , jour de la cessation du mandat britannique, en assemblee solennelle, et en vertu des droits naturels et historiques du peuple juif, ainsi que de la résolution de l'assemblée générale des nations unies,proclamons la fondation de l'état juif dans le pays d'Israël qui portera le nom de Etat d'Israël".
l'Etat d'Israël! mes yeux étaient pleins de larmes et mes mains tremblaient.Nous avions réussi.nous avions donné naissance à l'état juif.et moi Golda Mabovitch Meyerson, j'avais vécu cette journée...le rêve s'était changé en réalité, trop tard pour sauver ceux qui vaient péri dans le grand holocauste mais non pour les générations à venir.Il y avait presque 50 ans exactement à Bâle, Theodore Herzl avait noté dans son journal " A Bâle j'ai fondé l'état juif.Si je le déclarais aujourd'hui on me recevrait avec des rires.Dans 5 ans, peut etre dans 50 ans assurément, ce sera clair pour tout le monde"
et la prophétie venait de se vérifier."
Extrait de MA VIE par Golda Meir, éditions Laffont (1975) 488 pages.
Qu'est ce que j'aurais voulu être là bas ce jour là!